Brandt, le grand gâchis

Le 13 mars, le tribunal des activités économiques de Nanterre a soldé un siècle d'industrie française pour 18,6 millions d'euros. Le distributeur ultra-marin Cafom hérite des marques. Les 700 emplois sont supprimés. Les machines, elles, n'appartiennent à personne.

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Vendredi 13 mars, le tribunal des activités économiques de Nanterre a retenu l’offre du groupe Cafom pour reprendre les marques Brandt, Vedette, Sauter et De Dietrich, ainsi que les stocks de produits finis — plusieurs dizaines de milliers de références — et les brevets associés. Prix : 18,6 millions d’euros. Les sites de production de Vendôme et de Saint-Jean-de-la-Ruelle, en périphérie d’Orléans, ne font pas partie de l’acquisition. Les quelque 700 emplois que comptait encore le groupe au moment de sa mise en liquidation judiciaire, en décembre 2025, sont définitivement supprimés.

Un chiffre mérite d’être noté : l’offre initiale de Cafom, telle que connue lors du dépôt des dossiers début février, s’élevait à 31 millions d’euros et incluait les actifs immobiliers des deux sites. Le montant finalement retenu en exclut les bâtiments, dont le sort reste indéterminé. Cet écart de 12,4 millions d’euros n’est pas un détail comptable — il dit quelque chose sur la valeur que le marché attribue à un outil industriel à l’arrêt.

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Pourquoi le tribunal ne pouvait pas sauver Brandt

Pour comprendre la décision du tribunal, il faut partir du cadre juridique, pas des intentions. Une liquidation judiciaire n’a pas pour objet de sauver une activité : elle a pour objet de rembourser des créanciers. Les créances du groupe Brandt sont estimées à environ 200 millions d’euros. Dans ce contexte, le tribunal est tenu d’optimiser le produit de cession — et non de choisir le projet industriellement le plus ambitieux.

Cafom présentait un profil financier solide : zéro dette, 165 millions d’euros de fonds propres, 450 millions de chiffre d’affaires, 1 400 collaborateurs. Son PDG, Hervé Giaoui, a fait valoir ces indicateurs auprès de l’AFP comme argument de crédibilité. Le tribunal a choisi la certitude financière. La logique est cohérente en droit. Elle est dévastatrice en termes industriels.

Trente-six offres : personne ne voulait relancer l’usine

Trente-six dossiers ont été déposés avant le 3 février. Leur lecture est sans ambiguïté : le marché n’a pas traité Brandt comme un outil industriel à sauvegarder, mais comme un portefeuille d’actifs à valoriser. Fnac-Darty proposait 2,9 millions d’euros pour les marques et les stocks. Noz, spécialiste du déstockage, offrait 4,5 millions d’euros pour les stocks seuls. Le groupe Fournier (Mobalpa, Socoo’c) visait la seule marque Sauter pour 500 000 euros. Le fabricant polonais Amica proposait 2,5 millions d’euros pour Brandt et Sauter — en vue d’une exploitation industrielle, mais hors de France.

Deux candidatures portaient un vrai projet de relance productive sur le sol français. La région Centre-Val de Loire et Orléans Métropole, associées au groupe néo-calédonien Gladius, proposaient de maintenir la production sur le site de Saint-Jean-de-la-Ruelle — 350 personnes, fours et plaques de cuisson — avec une relance industrielle «d’ici deux à trois ans» et une production premium ciblant le Moyen-Orient. Stéphan Français, via Metavisio-Thomson Computing, proposait de coupler l’activité historique de Brandt à une production électronique sur ce même site.

Aucune des deux n’a convaincu. Gladius, holding familiale dont l’entrée dans l’électroménager remonte au rachat en 2024 de la société bordelaise CFEE, revendique 171 millions d’euros de chiffre d’affaires et 219 collaborateurs — une taille modeste pour absorber un tel projet. Son expérience limitée dans le secteur a sans doute pesé dans la balance. Ce rejet prolonge un précédent établi en décembre 2025 : lors de l’audience du redressement judiciaire, un projet de SCOP soutenu par le groupe Revive et une coalition publique, avec 20 millions d’euros d’engagements de l’État, de la région et d’Orléans Métropole, avait déjà été écarté — faute de soutien bancaire privé. Le tribunal avait estimé le projet trop incertain. Le pattern se répète.

Cafom, distributeur solide, sans projet industriel

Cafom n’est pas un fabricant. Le groupe distribue de l’équipement de la maison dans les outre-mer français — Guadeloupe, Guyane, Martinique, Réunion, Nouvelle-Calédonie — via les enseignes But, Darty et Habitat, ainsi qu’en Europe continentale via Vente-unique.com, dont la progression atteint 12,1% sur l’exercice 2024-2025. Son chiffre d’affaires consolidé ressort à 436,8 millions d’euros, en hausse de 4,5%. Le résultat net part du groupe s’établit à 12,9 millions d’euros, en recul de 14%.

Ce que Cafom fera des quatre marques reste ouvert. Les commercialiser en outre-mer avec des produits sourcés en Asie ? Concéder des licences de fabrication à des tiers ? Aucun projet industriel sur le sol français n’a été annoncé. Hervé Giaoui, interrogé par l’AFP sur le sort des anciens salariés, a répondu sans détour : «C’est dur. Je ne vous cache pas que je ne peux rien faire pour eux.» Une honnêteté qui résume l’étendue du fossé entre une opération de reprise de marques et un sauvetage industriel.

Dix ans de sous-investissement : les racines du naufrage

Le désastre du 13 mars ne surgit pas de nulle part. Il est la conclusion d’une décennie de sous-investissement contraint, alimentée par des facteurs structurels et un choc exogène déterminant.

En 2014, après la faillite du groupe espagnol FagorBrandt, le groupe algérien Cevital — premier groupe privé du pays, dirigé par Issad Rebrab — avait repris Brandt pour 25 millions d’euros. Les engagements étaient ambitieux : 200 millions d’euros d’investissement sur les sites français, 1 200 emplois préservés sur 1 800. En 2016, 30 millions d’euros étaient effectivement injectés à Orléans et Vendôme.

Mais l’environnement a progressivement verrouillé toutes les issues. Le marché français du gros électroménager a reculé plusieurs années consécutives, sous l’effet combiné d’une crise immobilière profonde et de la montée en puissance des marques distributeurs à bas coût. La concurrence des géants asiatiques — Hisense, TCL, Haier — a imposé des niveaux de prix que la production française ne peut structurellement pas atteindre. L’outil industriel, insuffisamment modernisé, a progressivement décroché.

À ces pressions sectorielles s’est ajouté un événement décisif : l’arrestation d’Issad Rebrab en Algérie, le 22 avril 2019, dans le cadre d’une enquête pour infractions bancaires, douanières et de changes. Condamné à dix-huit mois de prison dont six fermes, il a été libéré début janvier 2020 après huit mois de détention provisoire. Sous pression judiciaire et fiscale, Cevital a cessé de financer sa filiale française, sans jamais trouver le partenaire industriel capable de prendre le relais. Les pertes se sont accumulées. La liquidation de décembre 2025 en est la conclusion arithmétique.

700 emplois supprimés, les machines sans repreneur

Pour les anciens salariés de Brandt, la question n’est plus celle du retour en usine — elle est celle de l’après. Le mardi précédant la décision du tribunal, 240 d’entre eux participaient à un job dating organisé à Orléans en présence de 35 entreprises industrielles de la région, proposant plus de 320 offres d’emploi immédiates. L’événement était coorganisé par la région Centre-Val de Loire et France Travail. Les ex-salariés bénéficient d’un contrat de sécurisation professionnelle leur garantissant 75% du salaire brut pendant un an.

Fin janvier, 350 personnes défilaient encore à Vendôme et Saint-Jean-de-la-Ruelle. La CGT réclamait la «mise sous cloche» des équipements industriels pour prévenir tout démontage avant l’issue judiciaire — une exigence qui dit l’essentiel : sans les machines, aucune relance n’est plus concevable. Or ces équipements ne font pas partie du périmètre racheté par Cafom. Leur sort conditionne toute possibilité d’avenir productif pour les deux bassins d’emploi concernés.

La portée symbolique dépasse le seul cas Brandt. La marque avait été fondée en 1924 par Edgar William Brandt, ferronnier d’art alsacien reconverti dans l’armement léger puis dans l’électroménager. Elle était le dernier fabricant de gros électroménager encore en activité sur le sol français. En janvier 2025, neuf mois à peine avant sa liquidation, Brandt célébrait son centenaire dans son usine de Saint-Jean-de-la-Ruelle, certification «Origine France Garantie» renouvelée, en présence de ses salariés. Un centenaire en trompe-l’œil.

Vendôme et Orléans misent sur les drones militaires

François Bonneau, président de la région Centre-Val de Loire, a été direct après la décision : «En écartant la seule reprise porteuse d’un avenir industriel, c’est la disparition de Brandt qui est actée, tout comme la fin du made in France.» Les deux collectivités ont dénoncé dans un communiqué commun une décision aux «conséquences très lourdes au plan économique et social», estimant qu’elle «fait reculer le combat pour la réindustrialisation».

Mais les élus n’en restent pas au constat. Bonneau et le ministre délégué à l’Industrie Sébastien Martin évoquaient dès décembre 2025 la reconversion des sites vers une production de drones militaires, en particulier pour Vendôme. Dans un contexte de réarmement accéléré en Europe et de relocalisation industrielle défensive, convertir un site de production à haute technicité vers l’industrie de défense constitue l’un des rares scénarios crédibles pour ces territoires. Le tissu de compétences industrielles sur place — métallurgie, mécanique de précision, assemblage — se prête à cette transition mieux que beaucoup d’autres reconversions envisageables.

Ce que le 13 mars a acté est irréversible : cent ans d’industrie électroménagère française soldés à prix de liquidation. Ce qui reste ouvert, c’est la question des bâtiments, des machines et des savoir-faire — et la capacité des acteurs publics à transformer l’urgence sociale en projet industriel avant que les outils ne soient démontés.



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