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Dans la cartographie de l’empire Epstein, Zorro Ranch n’a jamais occupé le devant de la scène. Les résidences de Palm Beach et de l’île Saint-James ont monopolisé l’attention judiciaire et médiatique. Ce domaine de plus de 3 000 hectares planté dans le désert du Nouveau-Mexique, acquis en 1993, est resté en retrait — moins médiatique, moins instruit, moins exposé. Pourtant, plusieurs victimes entendues dans le cadre des poursuites contre Ghislaine Maxwell l’ont cité nommément. Ce décalage entre la gravité des allégations et l’absence d’enquête aboutie est précisément ce que le Nouveau-Mexique tente aujourd’hui de corriger.
Le ranch n’a rien d’anodin sur le plan physique. Piste d’atterrissage, héliport, isolement total : la propriété présentait toutes les conditions d’une discrétion structurelle. Epstein l’a conservée jusqu’à sa mort en prison en 2019. Elle a été revendue en 2023, dans le cadre de la liquidation de sa succession.
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Une première enquête qui n’a rien résolu
En 2019, le procureur général du Nouveau-Mexique, Hector Balderas, ouvre une enquête. Des milliers de pages de documents sont collectées — rapports de police, témoignages, archives administratives. Le résultat : aucune poursuite pénale. L’enquête s’arrête là, sans explication publique satisfaisante.
Ce n’est qu’en 2025 que le magazine The American Prospect révèle l’étendue réelle du problème, à partir d’archives obtenues auprès de l’État. Les dossiers transmis sont lourdement caviardés. Les documents montrent également qu’Epstein louait des terrains publics à tarif préférentiel, sans que l’État ait jamais vérifié l’usage réel qui en était fait. Une administration qui perçoit un loyer sans poser de questions : c’est peu, mais c’est déjà beaucoup.
L’e-mail anonyme et le silence du FBI
Fin novembre 2019, un e-mail anonyme est adressé à Eddy Aragon, animateur d’une radio locale d’Albuquerque. Son auteur, se présentant comme l’informateur d’un ancien employé du ranch, affirme que deux jeunes filles étrangères auraient été tuées par strangulation lors d’actes sexuels violents, puis enterrées dans les collines environnantes sur ordre d’Epstein et de « Madam G » — référence explicite à Ghislaine Maxwell. Aragon dit avoir transmis le message au FBI. Il n’a jamais reçu de réponse.
Ces allégations restent, à ce jour, non corroborées. Aucune autorité n’a confirmé l’existence de corps ou de disparitions correspondant à ce récit. Mais la question que pose la commission n’est pas celle de leur véracité : c’est celle du traitement institutionnel de l’alerte. Le FBI a-t-il instruit ce signalement ? Si non, pourquoi ?
Une commission dotée de vrais pouvoirs
La réponse du Nouveau-Mexique prend la forme d’une commission de vérité, votée à l’unanimité par la Chambre des représentants de l’État — 62 voix contre zéro, républicains compris. Le signal politique est net : sur ce sujet, le clivage partisan s’efface.
La commission dispose de pouvoirs d’assignation à comparaître. Elle peut contraindre témoins et institutions à produire des documents. Elle organisera des auditions publiques. Son mandat est large : identifier les visiteurs du ranch, les responsables publics qui auraient pu être informés des faits, et les failles systémiques qui ont permis à Epstein d’opérer pendant des années dans l’État. Des conclusions intermédiaires sont attendues à l’été 2026, un rapport final d’ici la fin de l’année, avant la dissolution de la commission début 2027.
Ce type de dispositif reste rare aux États-Unis. Les commissions de vérité existent davantage dans les contextes de justice transitionnelle post-conflit que dans le droit américain ordinaire. Leur utilité pour les victimes — offrir un espace de reconnaissance public, hors procédure pénale — est reconnue par les spécialistes. Leur efficacité dépend entièrement d’une condition : l’accès réel aux archives.
Le ranch revendu, rebaptisé, et ses nouvelles ambiguïtés
En 2023, la succession Epstein cède la propriété via une entité dénommée San Rafael Ranch LLC, liée à la famille de Don Huffines, ex-sénateur républicain texan et allié déclaré de Donald Trump. La mise en vente initiale était fixée à 27,5 millions de dollars, ramenée à 18 millions avant la transaction. Le montant final n’a pas été divulgué. Les avocats de la succession affirment que le produit de la vente a alimenté un fonds d’indemnisation des victimes.
Huffines a rebaptisé le domaine « Rancho de San Rafael » et annonce sa reconversion en lieu de retraite chrétien, sous le patronage de saint Raphaël, figure associée à la guérison. Il affirme n’avoir jamais rencontré Epstein, n’est visé par aucune accusation, et se dit prêt à coopérer avec la commission. Des ONG et opposants politiques s’inquiètent néanmoins de voir un proche allié de Trump acquérir, via une structure peu transparente, un site aussi chargé symboliquement et juridiquement. Transformer un lieu de crime présumé en retraite spirituelle est une option, pas une réponse.
Les limites d’une commission face à des archives lacunaires
La commission travaillera dans des conditions difficiles. Epstein est mort en détention. Maxwell a été condamnée au niveau fédéral. Une part substantielle des documents demeure caviardée, malgré la publication de plus de 33 000 pages par une commission parlementaire américaine en 2025. Le département de la Justice n’a pas répondu à la demande des élus du Nouveau-Mexique concernant les métadonnées de l’e-mail anonyme ni sur d’éventuels décès ou disparitions liés au ranch.
Les témoins potentiels portent des années de silence. Les archives sont incomplètes. Le risque réel de cet exercice est connu : une commission qui conclut à l’insuffisance des preuves ne fait, au fond, que certifier l’opacité qu’elle était censée percer.
Le Nouveau-Mexique pose une question que les procédures fédérales ont soigneusement contournée : que s’est-il passé, précisément, à Zorro Ranch, et qui le savait ? La réponse ne dépend pas que de la volonté des élus. Elle dépend de ce que Washington acceptera de transmettre.


